Je chante comme je suis en avance
sur mon époque.
Ou peut-être sont-ils tous en
retard, toujours à célébrer les Orixas du passé.
Je chante du nez.
Doucement, sans
rythme apparent en m’accompagnant de ma guitare.
Mes mots accélèrent et
ralentissent autour de la pulsation de mon cœur.
Vous me perdrez et me retrouverez.
Tout est rythme ici-bas.
Les
insectes me suivent alors pourquoi ne pas leur dédier des chansons.
Les
onomatopées sont ma langue et je ne chante pas pour les hommes.
Je leur ai pourtant dit que je
n’étais pas capable de chanter comme eux.
Jouer de la guitare était mon langage
à moi.
Pour ce qui est de la voix, ils devront faire avec ce que je considère
être le bon rythme.
Je suis si entêté que tout le monde abandonne. Sauf mon
pote Tom qui a compris immédiatement quel fauve endormi j’étais.
Ils pensent que je m’en moque de
la musique.
Que je suis froid et distant, comme le vent.
Mais la musique, c’est
mon sang. Je brûle des arbres entiers pour tenir vivace ce feu qui me consume
depuis ma naissance. Quand j’ai découvert la guitare et mon chant, c’est comme
si j’avais expiré une première fois.
Ils pensent que ma musique est
mystique mais c’est parce que je colle mes lèvres au micro.
Mon autre bouche,
la guitare, susurre à son micro à elle des phrases que personne n’avait
entendu. Des couplets et des ponts gelés qui enjambent des cours de lave. Une
lave compacte, comme du miel de l’enfer qui tonne et tempête en grignotant la
roche noire.
Quand je vais jouer, d’abord je tends
deux cordes à linge, translucides. Elles vibrionnent au soleil d’un mouvement
ample. Un mouvement grave qui ondule bien.
Puis je gratte mes ongles à l’écorce
de ma guitare. Un joli staccato de martinet.
Les deux mélodies sont
immédiatement harmonieuses. Elles se portent l’une l’autre. Elles se répondent
et se congratulent, se soutiennent et se disputent la vedette.
Mais la star
c’est moi, volcan céleste.
Moi, je suis Joao Gilberto et je
suis éternel.
Référence : FalsaBaiana par Joao Gilbert, album « Joao Gilberto » - 1973 (compositeur :
Geraldo Pereira)