mercredi 15 mars 2017

Poésie

La poésie est un train arrêté en pleine voie. Au centre de la campagne. 

C'est l'immobile qui observe le mouvement. 

La poésie est le dialogue de la nature indifférente avec mon œil qui lui permet d'exister. 

C'est un dialogue rythmé. La pulsation sans le temps, la proportion sans la conscience de ce qui doit être. 

La poésie est la beauté qui s'ignore.

La poésie est cette seconde qui dure, un éternel fugace que le poète laisse passer plutôt que de le saisir, c'est le contraire de la domestication. La poésie est l'ensauvagement de l'homme.

La poésie est ce que je ne pourrai jamais dire. La poésie est ce que je ne pourrai jamais écrire. Elle est l'expérience sans preuves d'une vérité que je suis.

Elle est la raison pour laquelle nous créons des mots qui sont inopérants à la décrire sans jamais abandonner l'idée d'en créer de nouveaux pour l'oublier. La poésie est l'évidence. Elle est le sens de la vie, nous la cherchons et pourtant, Elle est déjà là.

La poésie n'offre rien. Sa liberté nous encourage à faire de même, à être libre. Elle est le baobab que nous admirons, perchés que nous sommes, au sommet du baobab. 

Elle est le cercle que j'observe depuis la Montagne et qui contient l'odeur de la mer.

La poésie est ce qui permet à mon père et mon fils de s'étreindre sans avoir besoin de ma présence. Elle est celle qui calme et celle qui enflamme. 

Hamac

Je déteste avoir le mal de mer.
 
Je suis d'une humeur massacrante depuis ce matin et mon poisson au citron. 
Le seul endroit où je peux me sentir bien est mon hamac suspendu au toit de ce bateau à fond plat. Le Navire remonte l'Amazone à un rythme de montgolfière.

Parfois, quand je regarde la rive avec insistance, je peux apercevoir les fantômes des lieux:  des hommes- singes, des crocodiles- enfants pleurant à haute voix leur solitude. 

Parfois, mon hamac me donne la sensation d'être seul derrière le voile du monde. Seul derrière une cascade à observer des baigneuses agiles et leurs vieilles mères. Elles lavent le linge et ainsi battent  les rochers spongieux avec des tissus humides. 

Les gouttes de mon miroir transparent remontent alors vers le ciel et heurtent mon front suant. Il ouvre les plis de sa peau brune. 

Mon hamac me console de ma nostalgie, de mon voyage immobile sous lequel défile le fleuve qui cogne la coque en rythme avec des galets de pain dur.

Voyager

Voyager, c'est quitter le domicile à pied, 
se rendre en gare et prendre des trains en poupées gigognes jusqu'à Moscou.

Voyager, c'est apaiser les sifflements de l'enfer intérieur en trempant son cœur de cuivre vert dans un bocal glacé.

Voyager, c'est ressentir le bois du siège, 
aplatir ses pieds sur la tôle du wagon qui surplombe la vallée de la narine du diable en pratiquant le balancier ferroviaire qui consiste à échanger de la lumière avec le paysage. 

mercredi 1 mars 2017

Concert



J’ai très peur de la foule. 

Mais les gens sont calmes.

Je pénètre timidement dans la salle obscure où une musique, dans un volume ridiculement bas, très rock, passe en ambiance. Les personnes déjà présentes discutent. Une odeur âcre de fumée synthétique m’hypnotise. Je ne reste pas loin de la sortie de secours pendant que j’observe le lieu se remplir d’une foule compacte qui grandit au fur et à mesure que la musique voit son volume augmenter.  

Contre la scène, des dizaines de têtes s’amassent. Quelques-unes commencent par siffler et crier, grisées par l’obscurité des lieux. L’ambiance monte crescendo. La chaleur, qui me faisait déjà perler le front saisit les gens qui m’entourent d’une joie tropicale. Les corps luisent déjà et les mains moites tâtonnent dans le noir finissant.

Les cris sont des vagues qui grossissent à chaque reflux, certains s’époumonent tandis que des filles, lèvres rougies et tête échevelée se frayent facilement un chemin vers la scène.

Soudain,  Une lumière crue inonde la salle obscure, une lumière qui jaillit comme un éclair derrière les instruments. Au même moment, alors que personne ne les avait aperçu, les instruments se déplacent pour former une boule de son qui grossit pour envahir la salle et finit par ne plus la quitter tel un tonnerre qui rebondit sans cesse. Un son anarchique, puissant. J’ai la sensation que des extra-terrestres débarquent. Je veux les rejoindre et je m’approche un peu sans même m’en rendre compte. Quand je suis enfin au centre de la salle, je suis tétanisé par un bruit nouveau, amer et aigu d’une guitare. Elle prend le dessus. Je suis un lièvre face aux phares d’une voiture qui surgit lentement de la nuit noire dans son klaxon hystérique.

La lumière est si présente qu’elle déstabilise chacun des spectateurs, nous sommes tous pris dans des phares de vaisseau extraterrestre qui n’en finit pas de débarquer dans un bruit de tous les diables. La bronca insupportable dure encore jusqu’à ce qu’une voix grave vienne apaiser la salle. Cette voix boxe les murs déjà plaqués par la lumière sans pitié. Elle veut agrandir les lieux. Je ne vois pas d’où provient ce feulement immense. 

Un bras se détache du tapis de lumière, c’est le signe pour la batterie. Elle commence un rythme de marteau-piqueur, lent. Un rythme intensément lent qui semble fixer les jambes de tous au sol tandis que les hanches commencent à exécuter des mouvements amples de cérémonie.

La voix grave, qui prononçait jusqu’à présent un sabir incompréhensible articule ses mots. Le reste des instruments se tait. Plus que la voix et la batterie jusqu’au mot « bonsoir ».  A ce moment très précis, plus aucun bruit, nous sommes surpris par ce silence noir dans lequel la salle est à nouveau plongée. J’entends au loin compter 1, 2, 3, 4 et la salle s’envole, en flammes. Tous les instruments, à l’unisson, démarrent sous une nappe compacte de trompettes qui scande une mélodie d’enfer.

Mon corps n’arrive plus à respirer sans l’aide de la raison. Je me concentre pour rester lucide mais je ne me possède plus, je suis la foule qui saute d’un mouvement unique, comme un piston géant.

Jamais je n’avais ressenti une chose pareille. A l’unisson des instruments répond l’unisson de la salle qui absorbe les vagues d’énergie en provenance continue depuis la scène, la malaxe, digère et propulse, en retour aux musiciens augmentée de la folie démultipliée par les gestes incontrôlés du public. Les chamanes maîtrisent la situation. Ils nous ont embarqués sur un bateau ivre à la recherche de la transe dont ils connaissent par cœur le chemin.