samedi 4 février 2017

Matisse et moi



J’aime, après un bain chaud, le matin m’étendre sur mon lit, emmitouflé de serviettes éponges et que baignant dans cette moite chaleur, près de mon corps vibre l’air du sirocco.



La fenêtre de la chambre est ouverte mais je n’ai pas froid. Mon esprit vagabonde déjà. La léthargie me gagne et mes yeux, lourds, me semblent deux grands portails métalliques qui se ferment.



A mesure que je m’éloigne, mes oreilles diffusent une douce mélodie dont l’intensité grandit. Est-ce un rêve ? Ou bien ai-je déjà pénétré la chambre de ma voisine qui compose un récital sur sa guitare dorée. Elle a négligemment posé quelques partitions qu’elle n’utilise pas. Ses mains immenses et mobiles égrènent des notes qui sont autant de rideaux transparents diffusant une lumière brumeuse de jardin exotique. Elle me regarde et cambre son pied pour mieux souligner l’intensité de cet instant. En vérité, elle ne joue que très peu de notes mais la vie de chacune est infinie. Après avoir vu le jour à l’intérieur de la caisse de résonnance, ses ondes vives inondent la pièce longtemps après avoir complètement disparu. Et avant que la suivante n’apparaisse, son souvenir nous serre le cœur et nous rend nostalgiques des couleurs l’hiver.



Nous sommes trois à écouter la musicienne au pied artiste. D’abord, il y a celle que je n’avais pas remarquée. Elle observe la musique à travers un bocal, œil liquide, posé près d’elle. Elle est peut-être la source de cette nostalgie. Ses grands yeux mi-clos sont-ils le puits de cette tristesse ? Elle écoute de ses yeux absents un passé qu’elle ne voit plus. Elle pense à la mer et à ses pieds mouillés de sable. Dans le bocal, les poissons pensent aussi à la mer, ils virevoltent en passant d’un visage à l’autre, ils aimeraient pendre leur manteau de nostalgie. S’arrêter de nager et flotter au rythme de la mélodie. J’entre dans le bocal pour les consoler. Je deviens œil et je suis entraîné par le ballet tournant qui me presse les côtes. J’ai tant de mal à respirer que je crache un peu d’eau sur ma serviette mais il n’y a plus de musique, plus de poissons, plus de nostalgie, rien que vide et trop plein d’absence.



Je me lève pour observer la rue, j’aperçois quelques voitures ensoleillées. La rue est déserte et je transpire. Je ferme les volets et retourne prendre un bain.



Références:

Ma Chambre Au Beau Rivage - Henri Matisse (1918)
Les Musiciennes - Henri Matisse (1939)
Femme Devant Un Aquarium - Henri Matisse (1921)

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