J’aime, après un bain chaud, le matin m’étendre sur mon lit,
emmitouflé de serviettes éponges et que baignant dans cette moite chaleur, près
de mon corps vibre l’air du sirocco.
La fenêtre de la chambre est ouverte mais je n’ai pas froid.
Mon esprit vagabonde déjà. La léthargie me gagne et mes yeux, lourds, me
semblent deux grands portails métalliques qui se ferment.
A mesure que je m’éloigne, mes oreilles diffusent une douce
mélodie dont l’intensité grandit. Est-ce un rêve ? Ou bien ai-je déjà
pénétré la chambre de ma voisine qui compose un récital sur sa guitare dorée.
Elle a négligemment posé quelques partitions qu’elle n’utilise pas. Ses mains
immenses et mobiles égrènent des notes qui sont autant de rideaux transparents
diffusant une lumière brumeuse de jardin exotique. Elle me regarde et cambre
son pied pour mieux souligner l’intensité de cet instant. En vérité, elle ne
joue que très peu de notes mais la vie de chacune est infinie. Après avoir vu
le jour à l’intérieur de la caisse de résonnance, ses ondes vives inondent la
pièce longtemps après avoir complètement disparu. Et avant que la suivante
n’apparaisse, son souvenir nous serre le cœur et nous rend nostalgiques des
couleurs l’hiver.
Nous sommes trois à écouter la musicienne au pied artiste.
D’abord, il y a celle que je n’avais pas remarquée. Elle observe la musique à
travers un bocal, œil liquide, posé près d’elle. Elle est peut-être la source
de cette nostalgie. Ses grands yeux mi-clos sont-ils le puits de cette
tristesse ? Elle écoute de ses yeux absents un passé qu’elle ne voit plus.
Elle pense à la mer et à ses pieds mouillés de sable. Dans le bocal, les
poissons pensent aussi à la mer, ils virevoltent en passant d’un visage à
l’autre, ils aimeraient pendre leur manteau de nostalgie. S’arrêter de nager et
flotter au rythme de la mélodie. J’entre dans le bocal pour les consoler. Je
deviens œil et je suis entraîné par le ballet tournant qui me presse les côtes.
J’ai tant de mal à respirer que je crache un peu d’eau sur ma serviette mais il
n’y a plus de musique, plus de poissons, plus de nostalgie, rien que vide et
trop plein d’absence.
Je me lève pour observer la rue, j’aperçois quelques voitures
ensoleillées. La rue est déserte et je transpire. Je ferme les volets et
retourne prendre un bain.
Références:
Ma Chambre Au Beau Rivage - Henri Matisse (1918)
Les Musiciennes - Henri Matisse (1939)
Femme Devant Un Aquarium - Henri Matisse (1921)
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